
Après treize année, d’Ecolint ou un hommage raté - journal annuel 1951
Dans le journal annuel de l'Ecolint de 1951, Alain Gunn, qui achève sa scolarité à l'Ecolint livre un hommage émouvant à son école. Des mots écrits il y a plus de 50 ans mais qui doivent certainement raisonner avec de nombreux alumni.
Après treize année, d’Ecolint ou un hommage raté
Un matin de novembre 1937, un petit garçon entra à l'Ecolint. II eut si peur de tout ce qu'il y voyait de nouveau, qu'il resta pour la première journée dans le corridor de la Primaire A sans vouloir entrer.
Aujourd'hui, dernier jour de juin 1951, il s'en va, devenu grand, en ne sache pas très bien ce qui lui est arrivé. Ce petit garçon, c'était moi qui pars maintenant tout abasourdi. Comme l'on se réveille soudainement d'un rêve en se demandant si le rêve finit ou commence, je ne saisis pas ce qui m'arrive. C'est un sentiment pénible. Quand j'étais petit, je regardais les grands qui se promenaient d'un air suffisant et digne sous les marronniers de la terrasse, et je les enviais d’avoir enfin fini cette école où l'on perd son temps sur du calcul et de l'écriture.
Et maintenant que je suis l'un de ces grands qui ne se promènera plus jamais sous les marronniers, je suis bien triste et pas fier du tout. Ces années qui semblaient si longues à parcourir, ces jours comptés un a un ont passé avec une vitesse folle. II semble que l'on a agi sottement, que l'on a lâché trop vite un jour à l'autre, que l'on n'a pas joui assez de chaque moment d'école, et pourtant rien n’est plus normal. II ne faudrait pas croire que j'ai été un élève à l'eau de rose, occupé à jouir et à contempler, ça non. Moi aussi j'ai chahuté, j'ai fait l'idiot, j'ai été renvoyé pour des motifs divers, et même une fois pour deux jours. Mais, si les renvois ne sont plus que des souvenirs, les beaux moments aussi. C’en est fait des fêtes de Primaire A, des voyages de Primaire B, ou j'étais cuisinier dans l’équipage de Nansen. Elles sont loin les classes de Moyenne avec les Scavenger-hunts et les Paper-chases.
Les cinq années de Secondaire, ou l'on commence à se douter de la vitesse du temps, ont passé chacune de plus en plus vite. Et, même, je vous regrette, instruments de ma “culture”, petits carnets de Manguère où l'on apprend que deux plus deux font quatre, jusqu'à ... (cela, je le regrette beaucoup moins). Et le parc, les grands arbres dont la cime semble dépasser la silhouette du Salève, la terrasse qui m'a valu quelques bonnes insolations cette année pendant les leçons de latin, Alexandre avec ses noix dures comme de la pierre que je m'entêtais à casser.
J'aurais voulu écrire un volume de souvenirs comme appendice à ce journal. J'y aurais remercié aussi tous ceux qui de la Primaire A à la S. E. m'ont rendu ma vie d'écolier si heureuse. J'aurais aimé m'y rappeler mes anciens camarades, qui sont venus, qui sont partis, et que je ne reverrai certainement plus. Un seul, Yenic, a parcouru avec moi ces treize ans. C'est tout ce qu'il reste de notre première classe.
Comme Blaise au collège, j'aurais voulu ici porter un toast à l'Ecolint, et lui adresser un hommage de reconnaissance qui se tienne vraiment.
J'avais même élaboré dans mon esprit un discours ou se mêlaient les belles paroles et les nobles pensées. Mais, pas plus que Blaise, je n'ai pu réaliser mon projet.
Au lieu de remercier mon école comme elle le mérite, au lieu de lui montrer que j'ai compris ce qu'elle a voulu m'enseigner, je ne peux que lui présenter un remerciement banal. Mais, encore une fois, je sors d'un rêve, je vois m'échapper soudain toute une partie de ma vie que l'on dit être la plus belle, et tout compte fait, je me fais mettre à la porte. Aussi, je suis troublé et ne réalise pas très bien ce que je dis.
Cependant, j'ai une conviction très nette. Le moment où M. Roquette m'appellera et me tendra ma lettre d'adieux, moment qui marquera pour moi la fin réelle de ma vie d'écolier, malgré ma tristesse, j'aurais une grande satisfaction : celle d'emporter dans la vie un souvenir lumineux et sans tache d'une école que malgré ma passivité, j'ai aimée follement. Oui, je te suis reconnaissant, Chère Ecolint, car au long de ces treize années, j’ai été heureux.
Alain GUNN, S. E. Matu, Américain, 18 ans.
