
Témoignages des premiers élèves boursiers
En 1929, à peine quelques années après sa création l'Ecolint lançait le premier programme de bourses. Deux de ces élèves ont laissé leur témoignage. Titu Radulescu qui a quitté l'Ecolint en 1932, rassemble ses souvenirs pour les 10 ans de l'Ecole alors que l'Europe s'apprête à plonger dans une seconde guerre mondiale. Trente ans plus tard, c'est au tour de Vicky Stereva de partager son expérience et ses souvenirs pour les 50 ans de l'Ecolint.
Genève, point lumineux
Sous ma lampe se mêlent des tas de témoins d'une époque lointaine déjà et pourtant bien vivante : des photos - un beau parc, la terrasse des marronniers, l'Escalade 1929, Karol, Nelson Ordway, les Lefranc, l'île du Levant 1932 et les « naturistes », la belle neige de Morgins, bohlig - des numéros du vieux Philia, « le Docteur Knock », « l'Oiseau Bleu », «Winter's Tale ».
Je lis dans un numéro de fin d'année : « Et regretterez-vous ce moi que vous abandonnez ici - petit fantôme de vous-même - éternel petit frère ou petite sœur ? ... Si vous revenez, vous serez sûrs de le trouver au seuil, avec l'odeur du jardin, la sensation de votre main sur la poignée de la porte du hall...»
Oui, qu'ai-je laissé de si cher à la Grande Boissière, qu'en ai-je emporté de précieux ?
J'y ai laissé trois ans parmi les plus beaux de ma jeunesse. Trois ans passés dans le soleil de la pelouse, sur les allées couvertes de feuilles d'automne, dans le hall sonore, dans les classes aux murs couverts d'images de Michel-Ange, dans ma chambre inondée par le flamboiement du soleil couchant. Trois ans parmi des jeunes gens extraordinairement divers et vivants, et parmi des professeurs, des frères aînés, jeunes, aussi jeunes que nous par leur cœur. Trois ans animés par de continuelles « sorties » de l'ordinaire : « activités », assemblées, journal, Shakespeare, soirée dansantes, comités (y en avait-il donc !), ski, grands matches, coopérative, conférences, engu...lades, poissons d'avril (plutôt de tous les mois) !
Qu'en est-il resté ? De beaux souvenirs ? Ce n'est pas tout.
Tout d'abord le contact avec une culture européenne, avec la littérature et la méthode de pensée française, avec les éléments de la vie et l'esprit anglo-saxons, ainsi que l'intérêt éveillé pour l'originalité spirituelle allemande.
Et voilà ce qui est le spécifique de l'Ecole Internationale : l'intérêt éveillé pour tout ce qui mérite d'être connu et donc aimé autour de nous, des regards dirigés sur le vaste monde, que d'habitude on s'obstine à nous laisser ignorer, sur la vie humaine passionnante partout et que le plus souvent nous couvrons d'idées commodément fausses ou superficielles.
Et puis quelle riche expérience que de se mêler à cette foule de garçons et de jeunes filles de langues et de teints différents, attachés à des modes de vie et à des problèmes, ayant des réactions intellectuelles et objectives différentes ! Et voir tous ces gens se disputer dans les corridors et dans les comités, se joindre dans les initiatives ou dans les conspirations, interpréter de façons diverses Molière, le socialisme, Ravel, comprendre différemment la nécessité de la discipline, de chanter ensemble avec enthousiasme et le moins faux possible dans le Glee-club.
Voilà le miracle de cette Tour de Babel : les langues se sont déliées. Même si c'est pour écorcher le français et malmener la grammaire anglaise, même si c'est pour se lancer des injures à la tête, le résultat est une amitié joyeuse et toujours sincère, qu'il s'agisse d'une excursion dans le Jura, ou d'une discussion académique du mercredi soir au Salon des Jeunes Filles.
Et ceci nous restera.
Ceci, et une autre image, puissamment lumineuse. L'image de la foi. Plus d'une fois, durant ces trois années, j'ai été subjugué par la parole enflammée et parfois anxieuse, par les yeux étincelants d'un homme qui parlait, qui luttait pour un idéal généreux. Idéal trop généreux peut-être pour une humanité qui se traîne désorientée sur d'autres voies : l'idéal de la paix et de l'entente entre les humains. Voici un homme qui, après avoir connu les bouleversements et les amertumes de trois quarts de siècle, garde une foi plus ardente dans l'avenir que bien des jeunes gens sceptiques ou indifférents ou simplement manquant de vitalité et d'esprit de lutte.
Cet « homme de bonne volonté », c'est M. Paul Dupuy, et cette figure, on ne l'oublie pas.
Trois années passées à Genève... Dans ma vie, Genève sera un point lumineux, comme elle est sur la sombre carte de l'Europe en 1934.
Titu Radulescu, roumain, ancien élève (1929-1932).
Pour l'histoire de l'Ecole Internationale de Genève, à l'occasion de son cinquantenaire en 1974
Le premier groupe de boursiers, 1929-1932
Genève, octobre 1973
Trente, quarante ans après l'Ecolint, ceux de ma volée ont pris de l'âge : "il n'y a que nos âmes qui soient restées jeunes" écrivait récemment Birute. Cela montre combien notre jeunesse était heureuse dans cette École d'un esprit si nouveau pour son temps, et à l'époque si optimiste des années trente.
Grâce au fonds spécial créé par Mrs N. L. Forstall, de Chicago, USA, une douzaine de boursiers furent accueillis en septembre 1929 pour élargir la répartition géographique et donner ainsi un caractère plus international à l'École. Ils venaient surtout de familles d'enseignants, et avaient été choisis un peu au hasard. Les parents de certains d'entre eux entendirent parler des bourses par des connaissances qui s'intéressaient à l'éducation nouvelle. Le père d'un des garçons se trouvait à Genève pour assister à un congrès pédagogique et obtint la bourse pour son fils lors d'une visite à l'Ecole Internationale. Un autre garçon avait tenté sa chance tout seul au moyen d’une lettre (expliquant pourquoi il désirerait se rendre à Genève) adressée à son maître de classe qui avait annoncé cette possibilité à ses élèves. La mère d'une fillette répondit à l’annonce parue à son sujet, avec la photo de M. P. Dupuy, dans l'Illustration française.
Je faisais donc partie de ce premier groupe de douze boursiers. Nous étions tous internes, et nous nous sentons encore maintenant un peu comme des frères et sœurs. C'était l'année où l'École s’installe dans le beau domaine de la Grande Boissière. Les jeunes filles internes logeaient dans la "vieille" maison du XVII siècle rénovée et meublée simplement mais avec goût. Mme Th. Maurette était la Directrice de l'Ecole, tandis que M. et Mme P. Meyhoffer (secondés par Mutti) étaient responsables de l'internat des filles, et M. L. Brunel (aidé par Chef Schaller) avait la responsabilité de celui des garçons logés dans la grande maison. La crise économique qui sévissait aux Etats-Unis d'Amérique ne permit pas aux boursiers de rester au-delà de deux ans ; j'en fus l'exception, et cette chance je la dois à Mme Maurette.
Durant cette première année à la Grande Boissière, il y avait moins de deux cents élèves en tout. Dix nationalités nouvelles d 'Europe étaient représentées par les boursiers : albanaise, allemande, bulgare, grecque, italienne, lituanienne, roumaine, russe, suédoise et tchèque. Chacun de nous était conscient d'avoir une personnalité distincte et intéressante, car les autres élèves et les professeurs cherchaient avec une curiosité bienveillante, à connaître et comprendre ces enfants de pays si différents. Nous vivions alors dans l'atmosphère de la période suivant la première guerre mondiale : l’Europe entière mais aussi l’Amérique de Woodrow Wilson, aspiraient à l'entente et à la paix. A l 'Ecole Internationale, tout contribuait à développer une compréhension internationale. Aux assemblées du matin des personnalités éminentes, venues à Genève apporter leur bonne volonté aux débats de la Société des Nations - nouvel espoir de l’humanité - nous parlaient pour nous faire comprendre que l'entente entre les peuples était indispensable si l'on voulait éviter un nouveau grand désastre comme celui que les patriotismes exacerbés du début du siècle avaient causé en 1914. M. P. Dupuy, octogénaire à l’esprit vif et curieux (il était aussi emballé par l’exploit de Charles Lindbergh que par la poésie et le dessin chinois), et grand pacifiste, était chargé d'un cours de culture internationale qui nous permettait - tout en dessinant des cartes géographiques des divers pays et régions du globe (à la même échelle, afin de ne pas fausser la perspective réelle) - d'acquérir une multitude de connaissances d'ordre géographique, politique, économique, social et culturel sur le monde. En ce temps-là il n'y avait pas encore de films documentaires, mais M. Dupuy était une vraie encyclopédie (il se renseignait même au marché sur la provenance des fruits exotiques). Quelquefois les élèves eux-mêmes donnaient de petites conférences afin de faire mieux connaître et apprécier leur pays et leur culture. Ainsi, Titu nous fit un soir, devant une grande carte, un exposé magistral et vivant sur son pays, la Roumanie. Les diverses activités servaient également à inculquer aux enfants des connaissances sur les coutumes, l'histoire et le caractère des différents peuples. Même les sports contribuaient à former de futurs citoyens du monde (alors qu'en ville les programmes scolaires ne comportaient pas encore de sports). En effet, M. Edmunds un professeur Ecossais enseignant l'anglais, qui était un homme débordant d'enthousiasme, avait organisé une compétition sur les terrains de basket-ball, de hockey, de tennis, etc., à laquelle pendant deux ans participèrent presque tous les élèves, répartis en quatre équipes, en vue de développer en nous la discipline et le fair-play qui respecte le succès des autres. Nous étions aussi fiers des bonnes notes qu'Edmunds donnait au tableau d'affichage du hall sur nos séances d'entraînement, que des résultats des matchs. Enfin, le 11 novembre, date de l'armistice, l'on nous rappelait les effets dévastateurs et inhumains de la guerre de 14-18, et nous nous promettions d'œuvrer de toutes nos forces pour éviter qu'elle ne recommence.
Si donc, aujourd'hui, ceux de ma génération ont toujours une jeunesse d'âme, n'est-ce pas surtout grâce à la vie scolaire enrichissante de ces premières années de la série trente, alors que nous étions à l'âge le plus sensible et le plus réceptif ?
A présent encore, trente-cinq ans après mon passage à l'École, tout le monde s'accorde pour dire que les élèves sont plus heureux à l'EI qu'ailleurs. Cela vient sans doute en partie de la grande liberté dont ils y jouissent et qui leur permet de s'épanouir pleinement ; mais je pense que la vraie raison en est le contact quotidien, si enrichissant, avec de petits hommes venus de tous les coins du monde, le brassage de personnalités si diverses qui exige des concessions mutuelles.
Vicky Stereva, Ancienne élève 1929-1937
