En mémoire d’Allen T. Rozelle, Professeur d’anglais et de sciences sociales (LGB 1980-2004)

Published on March 31, 2025

Allen Rozelle a été professeur de sciences sociales et d'anglais à La Grande Boissière de 1980 à 2004. Il est décédé en Mai 2024.
L'impact qu'il a eu sur les cœurs et les âmes des élèves, des collègues et des parents de la communauté Ecolint a été tout à fait exceptionnel. Maurice Laurent, ancien Directeur de l’Ecole moyenne de La Grande Boissière, a écrit un texte très puissant et émouvant en sa mémoire.

English version below


En mémoire d’Allen T. Rozelle


Professeur d’anglais et de sciences sociales (LGB 1980-2004)

Allen Rozelle a rejoint les toutes nouvelles classes moyennes de La Grande Boissière à la rentrée scolaire 1980-81. Puisqu’il avait précédemment enseigné l’anglais comme langue étrangère et qu’il était diplômé de Harvard en histoire, un enseignement de l’anglais et des sciences sociales en français lui a alors tout naturellement été confié pour les élèves de 7ème et de 8ème année.

Toutefois, peu habitué à de si jeunes élèves et ne réussissant pas avec eux comme il l’aurait espéré, Allen s’en ouvrit immédiatement aux collègues de l’équipe qui lui proposèrent comme aide, d’assister à leurs classes et d’en discuter ensuite. Ce que fit Allen avec beaucoup de ténacité. Mais malgré ce travail volontaire et tous ses efforts, il demeura tellement persuadé que son service aux élèves était insuffisant qu’il finit, en mars 1982, par remettre au doyen, que j’étais, une lettre de démission.

Quarante-deux ans plus tard, je me permets de rendre publique une partie de cette lettre car elle dépeint l'homme, d’un coup, bien mieux que je ne pourrais le faire :

Malgré mes recherches personnelles, une réflexion continue (qui est devenue obsessionnelle) et le travail de l’équipe, qui m’a beaucoup aidé, je me sens dans l’obligation de constater que j’ai échoué dans ma tentative de me rendre sensible aux enfants et à leur façon de travailler. Par conséquent, j’estime que je suis incapable de leur offrir les services auxquels ils ont droit… Aussi je démissionne…

Bien sûr, j’ai refusé cette démission, et Allen a finalement accepté de demeurer dans l’équipe pour un temps d’essai supplémentaire. Bien m’en a pris ! Allen allait en effet peu à peu devenir le professeur avec lequel tous les élèves aimaient travailler et apprendre, mais plus encore le professeur qui les inspirait et les rendait conscients de leurs multiples potentialités.

En atteste le témoignage d’Elsa Vigneau-Ribal reçu ces derniers jours, dont je vous livre une partie avec sa permission :

“Dear prof,

This is how I remember you. At the board, making young 8 graders better people. Beyond teaching us English, you instilled invaluable life lessons. You showed us the importance of challenging norms, the depths of love through your loss of Annie, the resilience needed in tough times, and the beauty of embracing life fully. You were more than a teacher; you were an inspiration.”

Avant de partir à la retraite en juin 2004, Allen R. émut jusqu’aux larmes la plupart des jeunes et des adultes présents en jouant le rôle de Saint Exupéry au côté de ses élèves de 8ème année, qui avaient mis en scène Le petit prince. Une dernière fois, Allen montrait à quel point pouvait exister une saine et franche complicité entre les élèves et le professeur dans le respect absolu de la place relative des uns et de l’autre.


Entre les deux dates précédemment citées, 1982 et 2004, plusieurs autres points méritent d’être relevés, en plus du fait que les deux enfants d’Allen, David et Sarah, scolarisés à LGB, y ont passé le BI.

Allen R. participa activement, certes comme d’autres et pendant des années, à la vie de l’association du personnel. Mais, trait marquant de sa contribution, il fut parmi les premiers à défendre les intérêts des membres du personnel de l’administration et des services techniques, au même titre que ceux des professeurs : il voyait en effet en toutes et tous d’abord des personnes membres à part entière de la communauté et le rôle social qu’elles y jouaient était pour lui secondaire.

Allen R. fut aussi un acteur déterminant lors de la transformation, qu’il souhaitait, des classes moyennes francophones en classes bilingues. En pratique, il se mit à enseigner aux mêmes élèves l’anglais et les sciences sociales, cette fois en anglais, ce qu’il réussit parfaitement, démontrant en particulier qu’il était possible de travailler avec des groupes dont les niveaux de français et d’anglais étaient hétérogènes.

En septembre 2000, Allen R. perdit, suite à un cancer, son épouse Annie âgée de 50 ans : elle était secrétaire des classes moyennes. Il mit alors en place le prix Annie Rozelle, décerné depuis chaque année à deux élèves (un élève du programme anglophone et un élève du programme francophone bilingue) qui quittent l’école moyenne. Ce prix s'adresse à des jeunes qui, lors de leur passage, ont réussi à se construire, surmonter les écueils, développer leurs capacités malgré leurs difficultés, qu'elles soient sociales ou académiques. Ce prix reconnaît leur parcours et les encourage à continuer avec autant de résilience et de détermination. Les deux lauréats plantent chacun un rosier dans la Roseraie créée au pied du bâtiment des Cèdres. Encore l’humanité avant tout !

Nous pouvons enfin noter que durant toutes ces années, Allen R. continua de se poser des questions quant à l’éducation et l’enseignement des jeunes et de partager son savoir. C’est ainsi que dans les années 90 et début 2000, il dirigea pour le département de l’instruction publique genevois plusieurs séminaires concernant l’enseignement de l’anglais dans le cadre de la Formation continue du corps enseignant secondaire.

Et après son départ en 2004 ?

Allen R. s’est installé en 2007 avec sa nouvelle épouse, Pam, à Santa Cruz en Californie.

Depuis, Allen est revenu chaque année en Europe. Évidemment, il a passé du temps à Paris où vivent sa fille Sarah et ses petits-enfants. Mais il a prévu également chaque fois de séjourner à Genève. Jamais, lors de ce passage, il n’a manqué sa visite aux classes moyennes de LGB, juste pour dire bonjour et assurer en toute discrétion l’équipe en place de son indéfectible fidélité. Jamais non plus il n’a oublié d’inviter via les réseaux sociaux ses anciens élèves à partager un moment avec lui au café situé en face de l’école, montrant aussi que pour lui le passé était intimement intégré au présent. D’ailleurs, lors de notre entretien hebdomadaire par visioconférence et jusqu’à la fin, jamais Allen n’a oublié de demander des nouvelles de l’école : Et à l’école, comment ça va ?

Allen R. est resté jusqu’au jour de son départ au contact de tous ses amis et a partagé avec eux, qu’ils appartiennent à la communauté Écolint ou pas. Tous avaient leur place dans sa vie intérieure. Et je me demande, pour conclure, combien d’entre nous ont comme lui aussi bien démontré vivre les valeurs essentielles de la charte de l’École Internationale de Genève ?

Maurice LAURENT (LGB 1970-2000)

À Messery (F-74), le 25 mai 2024



In memory of Allen T. Rozelle,

Teacher of English and Humanities (LGB 1980-2004)

Allen Rozelle joined the brand-new middle school classes at La Grande Boissière at the start of the 1980-81 school year. Since he had previously taught English as a foreign language and had a Harvard degree in history, it was quite natural for him to teach English and Social Sciences in French to students in years 7 and 8.

However, unaccustomed to such young students and not succeeding with them as he would have hoped, Allen immediately approached his colleagues on the team, who offered to help him by attending their classes and discussing them afterwards. But in spite of this voluntary work and all his efforts, he remained so convinced that his service to the students was insufficient that, in March 1982, he finally handed in a letter of resignation to the dean, whom I was.

 

Forty-two years later, I'm taking the liberty of making part of this letter public, because it paints a picture of the man, in one fell swoop, far better than I ever could:

 

... Despite my personal research, continuous reflection (which has become obsessive) and the work of the team, which has helped me a great deal, I feel obliged to admit that I have failed in my attempt to become sensitive to the children and their way of working. As a result, I feel unable to offer them the services to which they are entitled... So I'm resigning…

 

Of course, I refused to accept his resignation, and Allen finally agreed to stay with the team for a further trial period. Good thing I did! Allen gradually became the teacher with whom all the students enjoyed working and learning, but even more so the teacher who inspired them and made them aware of their multiple potentialities.

 

This is evidenced by Elsa Vigneau-Ribal's testimonial received over the last few days, part of which I'm sharing with you with her permission:

« Cher prof,

C'est ainsi que je me souviens de vous. Au tableau, faisant de jeunes élèves de 8e année de meilleures personnes. Au-delà de l'enseignement de l'anglais, vous nous avez inculqué des leçons de vie inestimables. Vous nous avez montré l'importance de défier les normes, la profondeur de l'amour à travers la perte d'Annie, la résilience nécessaire dans les moments difficiles, et la beauté d'embrasser la vie pleinement. Vous étiez plus qu'un professeur, vous étiez une source d'inspiration. »

Before retiring in June 2004, Allen R. moved most of the young people and adults present to tears by playing the role of Saint Exupéry alongside his Year 8 students, who had staged Le Petit Prince. One last time, Allen showed just how healthy and open a complicity between students and teacher can be, with absolute respect for each other's relative places.

Between the two dates mentioned above, 1982 and 2004, several other points are worth noting, in addition to the fact that Allen's two children, David and Sarah, attended school at LGB, where they passed the IB.


Allen R. was an active member of the staff association, as were others, for many years. But the most important feature of his contribution was that he was one of the first to defend the interests of administrative and technical staff members, in the same way as those of teachers: he saw them all first and foremost as full members of the community, and the social role they played in it was secondary to him.

Allen R. was also instrumental in the transformation of the French-speaking middle school classes into bilingual classes. In practice, he set out to teach the same students English and Humanities, this time in English, which he succeeded in doing perfectly, demonstrating in particular that it was possible to work with groups with heterogeneous levels of French and English.

In September 2000, Allen R. lost his wife Annie, 50 years old, who was a secretary at the middle school, due to cancer. He then set up the Annie Rozelle Award, which has since been presented each year to two students (one from the anglophone program and one from the bilingual francophone program) leaving middle school. The prize is awarded to young people who, during their time at school, have succeeded in building themselves up, overcoming obstacles and developing their abilities, despite their difficulties, whether social or academic. The award recognizes their achievements and encourages them to continue with the same resilience and determination. The two winners each plant a rosebush in the Rose Garden created at the foot of the building Les Cèdres. Once again, humanity comes first!

Finally, it's worth noting that throughout these years, Allen R. continued to ask questions about the education and teaching of young people, and to share his knowledge. In the 90s and early 2000s, he ran a number of seminars on English language teaching for the Département de l’instruction publique genevois, as part of the Formation continue du corps enseignant secondaire.

And after his departure in 2004?

In 2007, Allen R. and his new wife, Pam, settled in Santa Cruz, California.

Since then, Allen has returned to Europe every year. Naturally, he has spent time in Paris, where his daughter Sarah and his grandchildren live. But he also planned to stay in Geneva each time. Never once did he miss a visit to the LGB middle school classes, just to say hello and discreetly assure the current team of his unfailing loyalty. Nor did he ever forget to invite his former students via social networks to share a moment with him at the café opposite the school, showing once again that for him the past was intimately integrated with the present. In fact, during our weekly video conference interview and right up to the end, Allen never forgot to ask about the school: How are things at school?

 

Allen R. remained in contact with all his friends right up to the day of his passing, and shared with them whether they belonged to the Ecolint community or not. They all had a place in his inner life. And I wonder, in conclusion, how many of us, like him, have so clearly demonstrated the essential values of the charter of the International School of Geneva?

 

Maurice LAURENT (LGB 1970-2000)

À Messery (F-74), le 25 mai 2024