
Souvenirs de l'Ecolint par Jeanne Hersch en 1973
Jeanne Hersch, philosophe renommée et professeure à l’Université de Genève, a enseigné à l’Ecolint de 1933 à 1956. Grâce aux souvenirs partagés par Sissela Bok (LGB, 1952), nous avons accès à des écrits de Jeanne Hersch datant de 1973, où elle revient sur son expérience d'enseignement à l'Ecolint durant la Seconde Guerre mondiale. Elle y décrit l'Ecolint comme un "refuge" essentiel, confiant : "je m'y (à l'Ecolint) suis littéralement réfugiée parce que je ne savais plus vivre ailleurs". Jeanne Hersch y dévoile les dilemmes éthiques et philosophiques qu’elle a affrontés en continuant à enseigner la paix face aux horreurs nazies.
Sauver l'esprit, dans une école vouée au service de la paix, quand les armées hitlériennes occupent l'Europe et font fumer les fours crématoires, c'est quoi ?
Son témoignage bouleversant révèle une enseignante passionnée, déterminée à transmettre son amour de la philosophie à ses élèves. Sisella Bok est elle-même devenue une philosophe.
ECOLINT
J'ai connu l'Ecolint petite école d'avant la guerre, puis la toute petite école des années où les anciens camarades, qui trouvaient l'amitié si facile sous les grands arbres du parc, étaient devenus des soldats ennemis.
J'ai enseigné près de vingt ans à l’Ecolint, et c'est peut-être l’une des principales raisons qui m'empêchent de comprendre les haines aujourd'hui déchaînées contre l'école en général, accusée de détruire la personnalité, l'originalité, la génialité qu’on prétend innées chez tous les enfants.
J'ai enseigné de 1933 à 1954 à l'Ecolint, avec quelques interruptions. Au début, j'étais à peine plus âgée et beaucoup plus petite que les élèves de certaines de mes classes, Par exemple, il y a eu une classe de philosophie préparant le baccalauréat : six garçons, tous une fois et demi ma taille. C'est peut-être pourquoi, lorsque je les rencontre maintenant dans n'importe quelle ville, ils m'accueillent avec une nuance protectrice dans leur affection, un peu comme un enfant longtemps perdu.
J'ai connu l'Ecolint petite école d'avant la guerre, puis la toute petite école des années où les anciens camarades, qui trouvaient l'amitié si facile sous les grands arbres du parc, étaient devenus des soldats ennemis. Ils adressaient parfois à l'Ecole des lettres tendres et désespérées, chargées de reproches : pourquoi les avait-on trompés sur l'état du monde, pourquoi les avait-on si mal préparés à le supporter tel qu'il est, pourquoi leur avait-on enlevé à jamais la cuirasse utile de la haine et du mépris ? Ils devaient se battre quand même, tout en imaginant en face un visage ami.
L'Ecolint, cependant, cherchait à survivre, On se limitait en tout. On rapprochait les chaines lors des "assemblées" du matin, dans la salle à manger devenue trop grande, On diminuait les traitements des professeurs. On bouchait les trous laissés par les mobilisés, On tentait, contre vents et marées, de sauver l'esprit.
Sauver l'esprit, dans une école vouée au service de la paix, quand les armées hitlériennes occupent l'Europe et font fumer les fours crématoires, c'est quoi ?
Quand j'y repense, il me semble que cette question générale et fondamentale, à l'Ecolint nous ne l'avons pas tellement posée au niveau de la théorie. Mais nous l'avons vécue au jour le jour, supportant et assumant de notre mieux des exigences contradictoires. Peut-être y étions-nous aidés justement par les nécessités qu'imposait le besoin de survivre.
Des exigences contradictoires : à l'Ecolint, le service de la paix à travers l'éducation n'avait jamais eu aucun caractère diplomatique. Il ne s'agissait nullement d'arrondir les angles d'édulcorer le jugement, de passer sous silence des fautes ou des crimes. Il ne s'agissait pas d'habileté. Les élèves apprenaient simplement, par des mœurs quotidiennes, à voir l'être humain par-delà n'importe quelle nationalité et n'importe quelle couleur de peau. Ainsi la paix trouvait son fondement dans la dignité de tout être humain en tant que tel, et ce fondement était le même que celui des Droits de l'homme.
La paix se trouvait liée à la vérité, au droit et au devoir de la dire, au devoir et au droit de l'entendre. Il fallait par conséquent informer de notre mieux nos élèves, même lorsque cette information était - et elle l'était à cette époque – de nature à justifier bien plutôt la guerre que la paix.
Nous apprenions ainsi tous ensemble à supporter notre condition d'hommes, où la paix n'est pas facile, où la guerre n'est pas simplement le fait des autres, qui sont les méchants, où il faut travailler sur soi-même en profondeur, afin d'atteindre la sorte de fraternité qui subsiste jusqu'au cœur de la lutte à mort - parce que l'ennemi est encore un homme comme soi, et parce que la lutte n'est pas au vrai dirigée contre lui (comme elle l'est dans la haine), mais contre le mal qu'il a le malheur de servir. Nous apprenions obscurément que là seulement - à travers la lutte et au-delà d'elle, et non dans l'agréable amitié des jeunes années vécues en commun - se trouve peut-être le fondement solide de la paix que les hommes construiront un jour.
La question se posait quotidiennement à nous, les maîtres : si nous devions donner à nos élèves des chances de bonheur, ne faisions-nous pas exactement le contraire de ce qu'il fallait en leur faisant vivre chaque jour cette guerre à la fois dans son inexorable légitimité et dans son scandale face à la fraternité internationale, maintenue contre vents et marées comme le premier devoir ? Bien plus : c'était le même fait fondamental qui engendrait à la fois la légitimité de cette guerre et son scandale : le fait (inépuisable dans sa profondeur) que l'autre reste un homme, quoi qu'il arrive et quoi qu'il fasse. A cause de cela, on ne peut pas laisser écraser les libertés de tous, enseigner le mensonge, exterminer des peuples, et il faut faire la guerre. A cause de cela, la guerre reste un scandale, hurlant contre sa propre raison d'être.
Pouvions-nous, devions-nous faire vivre nos élèves dans cette déchirure ? Mais le moyen de faire autrement ?
Nous apprenions ainsi tous ensemble à supporter notre condition d'hommes, où la paix n'est pas facile, où la guerre n'est pas simplement le fait des autres, qui sont les méchants, où il faut travailler sur soi-même en profondeur, afin d'atteindre la sorte de fraternité qui subsiste jusqu'au cœur de la lutte à mort - parce que l'ennemi est encore un homme comme soi, et parce que la lutte n'est pas au vrai dirigée contre lui (comme elle l'est dans la haine), mais contre le mal qu'il a le malheur de servir.
Après tout, notre tâche, avant de faire des heureux, était de faire des hommes.
J'ai connu les années d'après-guerre. Les années de croissance, la foule des élèves, des enseignants, qui se croisaient sans se connaitre et s'installaient dans de nouveaux bâtiments. La paix redevint en apparence chose de bon-sens, difficile à réaliser, certes, mais facile à vouloir, claire au niveau des mots. La bombe atomique la simplifia encore, lui donnant le sens le plus élémentaire, celui de la survie, Nous voulons la paix parce que nous voulons vivre. A n'importe quel prix.
Mais sait-on bien ce que c'est que "vivre" quand il s'agit d'êtres humains ? "Vire à n'importe quel prix", pour des hommes, est-ce bien vivre ? La paix, me semble-t-il, pour être humaine, exige et mérite bien d'autres efforts.
Si j'enseignais aujourd'hui à l'Ecolint, comment y servirais-je la paix ?
A vrai dire, je ne le sais pas clairement, J'en parlerais sans doute assez peu, car je ne pourrais donner aux élèves les recettes que je ne possède pas. J'essayerais, à travers les branches mêmes de l'enseignement, de leur faire rencontrer les conflits qui ont déchiré l'humanité, avec leur sérieux, leur force, et le cas échéant, leur irréductibilité. J'expliquerais alors comment, dans la divergence, les hommes peuvent apprendre à recourir non à la force, mais à la raison, c'est-à-dire à la parole dans la discussion, aux lois communes et eux procédures établies dans le droit. Chemin laborieux, où rien ne se présente jamais deux fois de la même façon, et où il faut bien pourtant rechercher des règles générales, permettant l'objectivité du jugement. Chemin indispensable du droit international, des procédures arbitrales, des compromis, - mais qui ne mène qu'aux habiletés du cynisme et de l'éloquence hypocrite dissimulant le simple droit du plus fort, dès que s'affaiblit la certitude absolue qui donne son sens à la paix : je suis un homme – et l'autre aussi.
Mais je divague, parce que je suis devant mon papier, et non devant une classe. Ce n'est pas du tout comme cela qu'on enseigne. On enseigne en vivant la vie de la classe, avec une concentration distraction quasi divine. Je n'oublierai jamais ces années difficiles où je me suis littéralement réfugiée à l'Ecolint parce que je ne savais plus vivre ailleurs. On m'avait donné une bonne chambre tranquille. Le matin, il est arrivé que trois personnes arrivent chacune avec un plateau, m'apportant le petit déjeuner. Puis j'allais vers ma classe. Il me semblait que je ne pourrais pas enseigner. Mais j'ouvrais la porte, les yeux se fixaient sur moi, et je changeais de vie, de monde. C'était comme si j'avais tout laissé sur le seuil, tout ce qui me concernait personnellement. J'étais totalement possédée par le texte à faire aimer, l'idée à faire comprendre, le mot juste à trouver, la déclinaison à retenir. Aucune marge de conscience ne subsistait hors de ce jeu, La cloche, la fin de la leçon me surprenait toujours. Je retrouvais en sortant, ma vie et mes fardeaux oubliés. J'espère que mes élèves ont vécu, eux aussi, cette merveilleuse absence à soi.
Jeanne Hersch
Novembre 1973
